Rédiger un bilan ergothérapique en pédiatrie : la trame complète

Par Rémi ALTINA — publié le — 14 min de lecture

Le bilan est le document qui engage le plus votre responsabilité professionnelle, celui qui circule le plus loin, et celui que vous rédigez le plus souvent le soir. Voici la trame que j'utilise, section par section, avec ce qui doit y figurer et ce qui n'a rien à y faire.

À qui s'adresse réellement ce document

Un bilan est lu par quatre lecteurs qui n'y cherchent pas la même chose. Écrire sans en avoir conscience, c'est produire un document qui ne sert bien personne.

LecteurCe qu'il chercheCe qu'il ne lira pas
Le médecin prescripteurLa synthèse et le retentissement fonctionnelLe détail des passations
Les parentsUne explication compréhensible de ce que vit leur enfantLe jargon et les sigles
L'enseignantLes préconisations applicables en classeLes scores bruts
La MDPHLe retentissement, chiffré et datéLes nuances cliniques implicites

D'où une conséquence pratique : la conclusion et les préconisations doivent pouvoir être lues seules, sans le reste du document. Elles sont la partie qui voyage.

La trame, section par section

1. Identification

Vos coordonnées professionnelles complètes — nom, titre (Ergothérapeute D.E.), numéro ADELI ou RPPS, adresse, téléphone. L'enfant : prénom, nom, date de naissance, âge exact à la date de passation, classe et établissement. Les dates de passation, distinctes de la date de rédaction.

L'âge exact compte : en années, mois et jours, à la date de la passation. C'est lui qui détermine la bande d'étalonnage des tests, et un arrondi suffit à fausser tous les résultats du bilan.

2. Motif de la demande et prescription

Qui demande, pourquoi, et ce qui a déclenché la démarche maintenant. La prescription médicale s'il y en a une, avec son auteur et sa date.

Cette section paraît administrative ; elle est en réalité déterminante. « Bilan demandé par le médecin dans le cadre d'un TDAH connu » et « bilan demandé par les parents devant une plainte de lenteur en classe signalée par l'enseignante » n'appellent pas les mêmes évaluations ni la même conclusion.

3. Anamnèse

Le parcours, sans le roman familial. Ce qui est utile :

  • Le développement psychomoteur, en s'en tenant aux éléments pertinents
  • Le parcours scolaire : classes, redoublements, changements d'établissement, aménagements déjà en place
  • Les suivis en cours et passés : orthophonie, psychomotricité, orthoptie, psychologue, avec leur fréquence et leur ancienneté
  • Les bilans antérieurs, avec leur date — un bilan de 2023 ne s'interprète pas comme un bilan de l'an dernier
  • Le contexte de vie qui a un effet fonctionnel direct : latéralité, port de lunettes, appareillage, fatigabilité, sommeil

4. Occupations, habitudes de vie et attentes

C'est la section qui distingue un bilan d'ergothérapie d'un bilan de tests. Elle décrit ce que l'enfant fait, ou ne fait plus, dans sa vie réelle.

  • Le quotidien : habillage, repas, hygiène, autonomie dans les déplacements
  • L'école : écriture, copie du tableau, organisation du matériel, géométrie, EPS, gestion du temps
  • Les loisirs : ce que l'enfant a abandonné est souvent plus parlant que ce qu'il pratique encore
  • Les attentes exprimées par l'enfant lui-même — à recueillir systématiquement, et à citer entre guillemets
  • Les attentes des parents, distinctes de celles de l'enfant, et parfois en décalage avec elles

Les outils centrés sur l'occupation (mesure canadienne du rendement occupationnel, échelles d'atteinte des objectifs) trouvent ici leur place. À défaut, un entretien structuré et quelques verbatims valent mieux qu'une liste de cases cochées.

5. Observations cliniques

Ce que vous avez vu, en dehors des tests. Comportement en situation, stratégies spontanées, tenue et posture, endurance, réaction à l'erreur, capacité à demander de l'aide, compensations mises en place.

Deux exigences : rester descriptif — « se redresse toutes les deux à trois lignes puis se réaffaisse » plutôt que « mauvaise posture » — et dater ce que vous décrivez. Une observation faite en fin de séance de quarante-cinq minutes n'a pas la même portée qu'une observation initiale.

6. Évaluations standardisées

Pour chaque test : son nom complet, ses auteurs, l'année de l'étalonnage utilisé, et les conditions de passation si elles s'écartent du standard.

Puis les résultats, dans un tableau de synthèse organisé par domaine plutôt que par test. C'est un détail de mise en forme qui change la lecture : personne, hors de la profession, ne sait ce que recouvre un nom de test, mais tout le monde comprend « motricité fine », « écriture », « perception visuelle ».

DomaineOutilRésultatZone
Écriture — qualitéBHKnote standard 72Déficitaire
Écriture — vitesseBHKpercentile 6Déficitaire
Motricité finePurdue Pegboardpercentile 18Limite
Perception visuelleDTVP-2note standard 95Dans la norme

Trois règles pour ce tableau :

  • Une seule échelle par colonne. Mélanger notes standard, notes T et percentiles dans la même colonne rend le tableau illisible et invite à l'erreur d'interprétation.
  • Les zones colorées aident les parents et l'enseignant, à condition qu'une légende explicite dise ce que chaque couleur signifie.
  • Un score isolé, sans conséquence fonctionnelle repérée, ne va pas dans la conclusion. Il reste dans le tableau.

Sur les conversions d'échelles et les erreurs de calcul qui faussent silencieusement un bilan, voir l'article dédié : convertir une note brute en écart-type, note standard et percentile. Le convertisseur gratuit fait le calcul en trois secondes.

Sur le BHK en particulier — conditions de passation, erreurs de cotation, lecture des quatre profils —, voir l'article consacré au test.

7. Analyse

La section la plus difficile à écrire, et celle qui distingue un bilan professionnel d'une juxtaposition de résultats.

Il s'agit de relier. Pas de reformuler les scores : d'expliquer comment ils s'articulent entre eux et avec ce qui a été observé dans la vie de l'enfant.

Le second paragraphe ne contient pas plus de données que le premier. Il contient une hypothèse fonctionnelle — et c'est cela qu'on vous demande.

8. Conclusion

Trois à six phrases, lisibles seules, comprenant :

  • Ce qui est en difficulté, en termes fonctionnels
  • Ce qui est préservé — un bilan qui ne liste que des déficits est un bilan incomplet, et il est mal reçu par les familles
  • Le retentissement, sur la scolarité, l'autonomie et la participation
  • L'indication ou non d'un suivi, et sa fréquence

9. Objectifs et préconisations

La section que l'enseignant lira en premier et parfois la seule. Elle doit être opérationnelle.

Chaque préconisation doit répondre à quatre questions : quoi, pour quoi faire, dans quelle situation, et à quelle échéance on la réévalue.

Formulation à éviterFormulation opérationnelle
Aménagements scolaires à prévoirPhotocopie des cours fournie, l'enfant surlignant plutôt que copiant — à réévaluer en janvier
Travailler la motricité fineSéances hebdomadaires de 45 min ciblant la stabilisation de la tenue du crayon, sur trois mois
Envisager l'outil informatiqueApprentissage du clavier à raison de deux séances de 15 min par semaine, objectif 20 mots/min avant le passage en 6e
Tiers-temps recommandéTiers-temps aux évaluations écrites de plus de 30 min, justifié par une vitesse d'écriture au percentile 6

Terminer par les orientations éventuelles vers d'autres professionnels, et par la date proposée de réévaluation.

La règle qui structure tout le document

Cette règle règle à elle seule la moitié des problèmes de rédaction : elle empêche les bilans qui alignent des chiffres sans conclure, et les bilans qui concluent sans rien démontrer.

Ce qui fait rejeter un dossier MDPH

Les motifs qui reviennent le plus souvent tiennent rarement au fond clinique, et presque toujours à la forme du document.

  • Le retentissement n'est pas chiffré. « Difficultés importantes en écriture » n'est pas exploitable. « Vitesse d'écriture au percentile 6, soit environ trois fois moins de texte produit que la moyenne de la classe sur un temps donné » l'est.
  • Les préconisations ne sont pas opérationnelles. Une commission ne peut pas instruire « aménagements à prévoir ». Elle instruit une liste précise, situation par situation.
  • Le document n'est pas daté ou pas signé, ou l'âge de l'enfant à la passation n'apparaît pas.
  • Les tests cités sont sans référence : ni auteurs, ni année d'étalonnage. Un score sans sa source ne peut pas être évalué.
  • Le bilan est trop ancien. Anticiper les échéances de renouvellement plutôt que de rédiger dans l'urgence.

Trois pièges de rédaction

Le copier-coller entre dossiers

Le risque n'est pas seulement l'erreur — c'est le prénom d'un autre enfant qui reste dans une phrase. Si vous réutilisez des formulations, et vous devez les réutiliser, faites-le à partir d'une banque de phrases neutre plutôt qu'à partir d'un bilan précédent.

Le jargon non explicité

« Intégration bilatérale », « praxies idéomotrices », « fonctions exécutives » : ces termes sont justes, et ils sont opaques pour trois de vos quatre lecteurs. Les employer, puis les expliquer en une proposition, entre parenthèses ou entre tirets.

Les notes confidentielles dans le corps du document

Vos hypothèses de travail, vos observations sur la dynamique familiale, vos doutes : ils ont leur place dans votre dossier, jamais dans le document transmis. Une note écrite dans un compte-rendu est une note qui sera lue par les parents, et probablement par l'école.

Combien de temps ça prend

En pédiatrie libérale, deux à quatre heures de rédaction pour un bilan complet, après la ou les séances de passation. La répartition est constante d'un bilan à l'autre :

PostePart du tempsAutomatisable ?
Recherche et lecture des normes20 à 30 %Oui, entièrement
Mise en forme et export15 à 20 %Oui, entièrement
Rédaction des sections descriptives25 à 30 %En partie
Analyse et conclusion25 à 30 %Non — c'est votre travail

Autrement dit : la moitié du temps passé sur un bilan ne relève pas du raisonnement clinique. C'est du calcul de tables et de la mise en page. C'est cette moitié-là qu'il faut récupérer — pas l'autre.

Neuf sections, une règle, une limite professionnelle. Le reste est une affaire de méthode et de temps — et le temps, lui, se récupère.

Questions fréquentes

Un ergothérapeute peut-il poser un diagnostic dans son bilan ?
Non. L'ergothérapeute décrit un fonctionnement, mesure un retentissement et formule des préconisations. Le diagnostic relève du médecin. Un bilan qui écrit « dysgraphie » comme un verdict sort du cadre professionnel ; il faut écrire ce qui est observé et mesuré, et laisser le prescripteur conclure.
Combien de temps prend la rédaction d'un bilan ergothérapique ?
En pédiatrie libérale, entre deux et quatre heures de rédaction pour un bilan complet, après la ou les séances de passation. L'essentiel de ce temps part dans la mise en forme, la recherche des normes et la rédaction de la synthèse — c'est-à-dire dans des tâches largement automatisables.
Faut-il transmettre le bilan aux parents et à l'école ?
Aux parents, oui : ils en sont destinataires. À l'école, uniquement avec l'accord écrit des parents, et souvent sous forme d'une synthèse allégée centrée sur les aménagements — l'enseignant a besoin des préconisations, pas des scores bruts.

Le bilan ne s'arrête pas à la passation

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Rémi ALTINA, ergothérapeute D.E.

Écrit par

Rémi ALTINA

Ergothérapeute D.E., fondateur d'ErgoExercices

Cabinet ALTERGO34, Castries (34)

Quinze années passées dans un groupe de santé du Languedoc-Roussillon sur la réadaptation et le maintien de l'autonomie, puis l'installation en libéral. Il intervient aujourd'hui auprès d'enfants, à leur domicile comme dans leur établissement scolaire, et les accompagne notamment dans l'intégration des outils numériques facilitateurs.

Il a créé une app de lecture adaptée, Les P'tits Monstres DYS, distinguée par le Trophée RSE AXA Sud-Est dans la catégorie Prévention, ainsi qu'ErgoExercices, pour optimiser le suivi des patients et faciliter la rédaction des bilans. Père de trois enfants.

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