L'IA peut-elle rédiger un bilan d'ergothérapie ? Ce qu'elle fait et ne fait pas
Par Rémi ALTINA — publié le — 10 min de lecture
La question circule dans tous les groupes professionnels, et elle est presque toujours mal posée. « Est-ce que l'IA peut rédiger un bilan ? » appelle une réponse binaire, alors que le sujet ne l'est pas.
Une réponse utile demande de séparer deux choses qu'on confond en permanence : le raisonnement clinique, et sa mise en mots.
Ce qu'un bilan contient vraiment
Un bilan mélange quatre choses de nature complètement différente. Les traiter ensemble, c'est ce qui rend la question insoluble.
| Ce qu'on écrit | Ce que ça demande | Délégable ? |
|---|---|---|
| Les données factuelles (âge, dates, scores) | De la rigueur et du calcul | Entièrement — et mieux qu'à la main |
| Les descriptions (observations, passation) | De la mise en mots | En grande partie |
| L'analyse (relier les éléments entre eux) | Du raisonnement clinique | Non |
| La conclusion et les préconisations | Une décision professionnelle | Non |
Les deux premières lignes représentent, selon la répartition détaillée dans la trame du bilan, entre 35 et 50 % du temps de rédaction. Ce sont elles qui se récupèrent.
Les deux dernières sont votre travail. Elles engagent votre responsabilité, elles supposent de connaître l'enfant, et aucun modèle ne les fera à votre place — pas parce que la technologie n'est pas assez bonne, mais parce que ce n'est pas la même tâche.
Ce que l'IA fait bien
Reformuler. Vous écrivez une note télégraphique en séance ; elle en fait une phrase lisible par des parents. C'est l'usage le plus rentable et le moins risqué, parce que l'information vient de vous.
Structurer. Transformer une liste d'observations en paragraphe organisé, regrouper ce qui va ensemble, sortir un plan cohérent d'un ensemble de notes.
Adapter le registre. Le même contenu écrit pour un médecin, pour des parents et pour un enseignant, ce ne sont pas les mêmes phrases. C'est un travail de traduction, et c'est exactement ce que ces modèles font le mieux.
Proposer des formulations. Notamment sur les préconisations, où l'on cherche des tournures précises et opérationnelles — et où l'on finit toujours par réutiliser les mêmes.
Relire. Répétitions, incohérences de temps, phrases qui ne veulent rien dire à la relecture, mention d'un test qui n'apparaît pas dans le tableau de synthèse.
Ce qu'elle ne fait pas, et pourquoi c'est normal
Elle n'a pas vu l'enfant. Elle ne sait pas qu'il s'est crispé à la troisième ligne, qu'il a demandé trois fois l'heure, qu'il a dit « de toute façon je suis nul en écriture » en posant son crayon. Ces observations sont le cœur du bilan, et elles ne peuvent venir que de vous.
Elle ne décide pas. Faut-il proposer un suivi ? À quelle fréquence ? Faut-il poser la question du clavier maintenant ou dans six mois ? Ce sont des décisions professionnelles, prises en connaissance d'un contexte familial, scolaire et humain que le modèle n'a pas.
Elle invente ce qui lui manque. C'est la limite la plus importante à connaître. Si vous lui demandez de rédiger une conclusion sans lui donner les scores, elle produira une conclusion plausible — et fausse. Le texte sera bien écrit, cohérent, professionnel. Et inventé.
Elle lisse. Sa pente naturelle est de produire un texte moyen, équilibré, sans aspérité. Or un bilan utile est parfois catégorique : « la situation nécessite des aménagements dès ce trimestre » n'est pas une nuance. Il faut souvent durcir ce qu'elle propose.
Elle ne connaît pas votre cadre. Que l'ergothérapeute ne pose pas de diagnostic, qu'un score sans retentissement fonctionnel n'aille pas dans la conclusion, que certaines informations n'aient rien à faire dans un document qui ira jusqu'à la MDPH : ce sont des règles de métier. Elles se rappellent à chaque usage, ou s'inscrivent dans l'outil.
Les vraies questions à se poser
Plutôt que « pour ou contre », quatre questions concrètes.
Où partent les données ?
C'est la première question, et elle est trop rarement posée. Coller un compte-rendu contenant le nom d'un enfant, sa date de naissance et ses résultats dans un service grand public, c'est transmettre des données de santé à un tiers, hors de tout cadre.
Ce qu'il faut vérifier : où sont hébergées les données, qui est le sous-traitant, ce qu'il en fait, combien de temps il les conserve, et si elles servent à entraîner des modèles. Un outil professionnel doit pouvoir répondre à ces cinq questions par écrit.
Et une règle simple qui règle la plupart des cas : ne jamais envoyer de données nominatives. Un prénom remplacé par une initiale ne change rien à la qualité de la reformulation, et change tout au niveau de risque.
Qui est l'auteur ?
Vous. Un bilan signé de votre nom engage votre responsabilité professionnelle, quelle que soit la façon dont les phrases ont été produites. Ce n'est pas différent d'un modèle de document ou d'une banque de phrases types — sauf que le volume produit est plus grand, donc la relecture est plus exigeante.
Le corollaire pratique : relire ligne à ligne, pas en diagonale. Un texte fluide se relit mal, précisément parce qu'il ne fait trébucher sur rien.
Qu'est-ce que ça vous fait gagner, mesuré ?
Pas « ça va plus vite », mais combien de minutes, sur quel poste. Si vous ne mesurez pas, vous ne saurez pas si le gain compense le temps de relecture — et sur certains usages, il ne le compense pas.
Le poste où le gain est le plus net, et de loin, c'est la mise en mots de notes déjà prises. Le poste où il est le plus faible, c'est la conclusion — parce que c'est celui qui demande le plus de vérification.
Qu'est-ce que ça vous fait perdre ?
La question la moins confortable. Rédiger fait partie du raisonnement : on comprend souvent ce qu'on pense d'un bilan en l'écrivant. Déléguer entièrement la mise en mots, c'est prendre le risque de sauter cette étape.
La parade est simple et elle tient en une règle de méthode : écrire soi-même l'analyse et la conclusion, déléguer le reste. Ce sont précisément les deux sections où le gain de temps était le plus faible.
Ce que ça change pour la profession
Deux effets, dont un seul est souvent mentionné.
Le premier est évident : du temps administratif récupéré. Deux à quatre heures de rédaction par bilan complet, dont près de la moitié ne relève pas du raisonnement clinique — c'est du temps de soin, ou du temps personnel, selon ce qu'on en fait.
Le second l'est moins : le niveau d'exigence attendu sur les documents va monter. Quand la mise en forme ne coûte plus rien, un bilan mal structuré ne s'excuse plus par le manque de temps. Les prescripteurs et les commissions s'habitueront à des documents clairs, chiffrés, opérationnels. Ce n'est pas une menace pour les ergothérapeutes qui écrivent bien ; c'en est une pour les comptes-rendus expédiés.
L'IA n'est pas le futur de l'ergothérapie. C'est un outil parmi d'autres pour rendre une pratique plus soutenable au quotidien. Comme tous les outils, elle se juge à son utilité concrète, pas à sa nouveauté. Et comme tous les outils, le plus important reste votre jugement professionnel à l'utiliser.
Sur ce que contient un bilan, section par section, et sur la frontière entre décrire et conclure : la trame complète du bilan ergothérapique. Et sur la question voisine, plus large — celle du remplacement —, l'IA va-t-elle remplacer les ergothérapeutes ?
Questions fréquentes
- Peut-on utiliser ChatGPT pour rédiger un compte-rendu de patient ?
- Pas avec des données nominatives. Coller un compte-rendu contenant le nom d'un enfant, sa date de naissance et ses résultats dans un service grand public revient à transmettre des données de santé à un tiers, hors de tout cadre. La règle qui règle la plupart des cas : ne jamais envoyer de données nominatives, quel que soit l'outil.
- Qui est responsable d'un bilan rédigé avec l'aide de l'IA ?
- Le professionnel qui le signe. Un bilan signé de votre nom engage votre responsabilité, quelle que soit la façon dont les phrases ont été produites. Le corollaire pratique est une relecture ligne à ligne : un texte fluide se relit mal, précisément parce qu'il ne fait trébucher sur rien.
- L'IA peut-elle se tromper sur les scores d'un bilan ?
- Elle peut en inventer, et c'est sa limite la plus importante. Un modèle de langage produit ce qui est vraisemblable, pas ce qui est vrai : tout chiffre, nom de test ou date qui apparaît dans sa sortie sans avoir été fourni est à considérer comme faux jusqu'à vérification.
L'IA là où elle sert, et nulle part ailleurs
Dans ErgoExercices Pro, l'IA intervient là où elle est utile et nulle part ailleurs : reformulation, structuration, propositions de conclusion par profil clinique — avec pseudonymisation forcée, hébergement européen, et aucune donnée nominative transmise.
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