L'IA va-t-elle remplacer les ergothérapeutes ? La vraie question est ailleurs
Par Rémi ALTINA — publié le — 8 min de lecture
Introduction
Depuis deux ans, l'intelligence artificielle générative — ChatGPT, Claude, Gemini, et leurs équivalents — est entrée dans tous les débats professionnels. Les médecins s'interrogent, les avocats expérimentent, les enseignants se positionnent. Et chez les ergothérapeutes, la question commence à se poser sérieusement : qu'est-ce que ça change pour notre métier ? Faut-il s'inquiéter ? Faut-il s'en emparer ?
Cet article ne prétend pas trancher de façon définitive. Il propose un regard honnête, à mi-2026, sur ce que l'IA peut et ne peut pas faire dans la pratique ergothérapique. L'objectif n'est pas de promouvoir ni de dénigrer — c'est de clarifier, pour que chaque praticien puisse se positionner en connaissance de cause.
Ce que l'IA ne peut pas faire, et ne pourra probablement pas faire avant longtemps
Commençons par les limites. Elles sont importantes et elles définissent le périmètre où votre expertise reste irremplaçable.
Observer cliniquement
Quand vous voyez Léa entrer dans votre cabinet, vous percevez en quelques secondes des dizaines de signaux : sa posture, son regard, sa manière de tenir son sac, l'expression de son visage, le ton de sa voix quand elle répond à votre « bonjour ». Vous croisez ces signaux avec votre connaissance du dossier, l'historique des séances, le contexte du moment.
Cette observation clinique multimodale, intégrée, contextuelle, aucune IA n'est capable de la reproduire aujourd'hui. Pas parce qu'on n'a pas encore essayé, mais parce que ça suppose une présence physique, une sensibilité affective, une mémoire incarnée de ce qu'est un enfant en difficulté.
L'IA peut analyser une vidéo d'une séance et identifier certains marqueurs. Elle ne peut pas être dans la pièce avec vous.
Construire la relation thérapeutique
Le travail ergothérapique en pédiatrie repose sur une chose fondamentale : la relation de confiance entre l'enfant, ses parents, et vous. Cette relation se construit dans le regard, dans la voix, dans la façon dont vous accueillez les difficultés, dans la patience que vous mettez à attendre qu'un enfant trouve par lui-même.
Aucune IA ne peut être un partenaire thérapeutique. Elle peut analyser des données, suggérer des formulations, structurer des informations. Elle ne peut pas être présente humainement.
C'est probablement la dimension la plus rassurante pour les ergothérapeutes : ce qui fait le cœur de votre métier — la relation, la présence, le geste accompagnateur — est précisément ce que l'IA ne peut pas faire.
Décider cliniquement
Quand vous décidez de modifier un objectif thérapeutique, d'orienter vers un confrère, de proposer un bilan complémentaire, vous mobilisez un faisceau d'éléments qui inclut votre expérience clinique, votre connaissance de l'enfant et de sa famille, votre formation, votre intuition.
L'IA peut vous aider à structurer cette décision (lister les arguments pour et contre, vérifier que vous n'avez pas oublié un critère). Elle ne peut pas la prendre à votre place. Et elle ne pourra pas la prendre à votre place tant que la décision clinique impliquera des dimensions humaines (la situation familiale, le ressenti de l'enfant, le contexte scolaire) qui ne se réduisent pas à des données structurées.
Ce que l'IA peut faire — et pourquoi c'est utile
Maintenant que le périmètre est clarifié, parlons des usages réels.
Transformer des notes brutes en texte structuré
C'est l'usage le plus immédiat et le plus utile. Vous prenez des notes pendant ou après la séance, en mots-clés, en bullet points. L'IA les transforme en paragraphes professionnels rédigés en langage clinique.
Cela ne remplace pas votre observation : c'est vous qui l'avez faite. Cela ne remplace pas votre expertise : c'est vous qui sélectionnez les éléments cliniquement pertinents. Cela accélère uniquement la mise en forme.
Bénéfice typique : un compte-rendu de séance rédigé en 5 minutes au lieu de 20.
Suggérer des reformulations
Vous écrivez une phrase qui ne vous satisfait pas. Vous demandez à l'IA trois alternatives. Vous en gardez celle qui vous convient le mieux, ou aucune.
C'est l'équivalent d'avoir un assistant de rédaction à disposition. Pas un rédacteur — un assistant. La nuance est importante.
Structurer un bilan à partir d'observations
Vous avez vingt observations dispersées sur six mois pour un patient. L'IA peut les regrouper en thématiques, identifier les redondances, dégager les fils conducteurs. Vous y mettez ensuite votre regard clinique.
C'est un usage particulièrement intéressant pour les bilans semestriels ou annuels, qui peuvent être laborieux à structurer manuellement.
Adapter un message selon le destinataire
Le même contenu peut être formulé pour le médecin référent (vocabulaire clinique, données précises) ou pour les parents (langage accessible, focus sur les progrès et les pistes d'action). L'IA effectue cette adaptation en quelques secondes, vous validez le résultat.
Les vraies questions à se poser
Les données patients sont-elles protégées ?
C'est probablement la préoccupation majeure des professionnels de santé. La réponse dépend entièrement de l'outil utilisé.
Les chatbots grand public (ChatGPT, Claude.ai dans sa version gratuite) ne sont pas adaptés pour traiter des données de santé. Leurs conditions d'utilisation autorisent l'éditeur à utiliser vos conversations pour entraîner les futurs modèles. C'est inacceptable pour des données patient.
Les outils intégrés à un logiciel médical conforme offrent une autre garantie : les données transitent via une API encadrée, les données identifiantes sont retirées avant transmission, les conversations ne servent pas à l'entraînement. C'est la seule option acceptable professionnellement.
Avant d'utiliser un outil IA dans votre pratique, posez ces questions à l'éditeur :
- Quelles données sont transmises au modèle IA ?
- Le contenu de mes échanges est-il utilisé pour entraîner les futurs modèles ?
- Où sont stockées les données pendant le traitement ?
- Existe-t-il un DPA (Data Processing Agreement) couvrant cet usage ?
Si l'éditeur ne répond pas clairement, ne l'utilisez pas pour des données patient.
Garde-t-on la maîtrise clinique ?
C'est l'autre question fondamentale. L'IA peut produire un texte parfaitement structuré qui contient une erreur clinique majeure. Si vous validez sans relire, l'erreur passe.
L'usage professionnel de l'IA suppose donc un principe non négociable : vous restez le décideur. L'IA propose, vous disposez. Vous lisez chaque sortie. Vous validez ou vous corrigez. Vous n'envoyez jamais aux parents ou à un médecin référent un texte que vous n'avez pas relu et validé personnellement.
Cette discipline n'est pas une contrainte théorique : elle protège votre responsabilité professionnelle et la qualité de votre travail.
Ce qu'il faut retenir
L'IA générative n'est pas une menace pour le métier d'ergothérapeute. Elle est, à condition d'être bien utilisée, un outil qui peut libérer du temps administratif pour vous redonner la possibilité de faire le métier que vous avez choisi : observer, accompagner, soigner.
Trois principes simples pour bien l'utiliser.
Choisissez un outil intégré à un environnement professionnel, pas un chatbot grand public. Les enjeux RGPD ne sont pas négociables.
Restez le décideur clinique. L'IA est un assistant de rédaction, pas un confrère. Vous validez chaque sortie.
Mesurez le bénéfice réel. Si l'outil vous fait gagner du temps sur des tâches administratives, c'est utile. S'il vous oblige à des relectures fastidieuses, c'est inutile. Soyez exigeant.
L'IA n'est pas le futur de l'ergothérapie. Elle est un outil parmi d'autres pour rendre votre pratique plus soutenable au quotidien. Comme tous les outils, elle se juge à son utilité concrète, pas à son côté impressionnant.
Et comme tous les outils, le plus important reste votre jugement professionnel à l'utiliser.
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